La Saga de la Renarde
Roman historique sur les enfants abandonnés.
Bourse de la DRAC (bourse au mérite, DRAC Languedoc-Roussillon 2008).
"Le bébé de la mine.
Elle se découpait en ombre chinoise.
Elle était sortie d’un bosquet d’osiers à la limite de la Prée, du côté de la Corniche.
Elle s’était extraite de la terre humide, elle avait grimpé sur le talus, et maintenant elle se découpait en ombre chinoise devant le ciel d’acier.
La peine lune était au zénith. Elle n’était ni rousse ni jaune. Elle était blanche, d’un blanc implacable. Elle répandait une clarté si forte que la terre entière avait perdu l’intégralité de ses couleurs.
Il restait les fins élancements des doigts noirs des saules devant le ciel, les bosquets ronds d’osiers noirs devant le ciel, les têtes trapues et hérissées des arbres têtards noirs devant le ciel.
Et, derrière eux, le ciel très blanc, légèrement teinté de nickel.
La Renarde, perchée sur la crête de son talus, marchait à la frontière entre l’ombre et la lumière.
Son pelage avait perdu le souvenir du turquoise, et jusqu’à la moindre fibre de son rayonnement.
Une renarde aplatie et sombre marchait sur la crête des ombres, se découpant, stridente, sur la main lunaire.
Ses oreilles pointues dressées avec acuité, sa queue tendue par l’écoute, elle dirigea son museau effilé vers l’oxygène de l’air.
L’air était humide. D’habitude, les nuits de pleine lune, l’air était sec. Mais aujourd’hui il stagnait, saturé d’humidité.
Elle allait devoir agir vite.
On avait annoncé quatre mètres cinquante à Montjean, hauteur à partir de laquelle les routes étaient coupées, les champs inondés. Si l’eau continuait de grimper, elle dépasserait les cinq mètres dans l’île de Béhuard, et, allez savoir, se hisserait peut-être même jusqu’à sept.
La crue telle qu’elle était partie risquait d’atteindre les maximales.
La Renarde tourna son regard et le fit glisser sur les champs. La Prée, déjà, était aux trois quarts recouverte d’un film argent. Il bougeait à peine, lisse et dur comme de l’acier. Mais la renarde savait que si l’on marchait dessus on s’enfonçait. C’était la traîtrise de l’eau.
Elle décida qu’elle ne devait plus perdre de temps.
Tournant résolument le flanc au paysage investi par la Loire et le Louet en copulation, elle allongea son corps, elle étira ses muscles. Usant avec exigence de l’élongation de ses quatre pattes, elle prit la direction d’Ardenay.
Enfin, au carrefour des routes de Chalonnes et Chaudefonds, le cuvelage des Malécots laissa voir son ventre en armure.
Il se dressait, gris, riveté et brillant, avec des boulons sur le ventre qui semblaient vouloir éclater sous la force tendue du pourpoint.
Le carreau de la mine répondait à l’œil de la lune par un glacis d’onyx.
Faisant fi de la silhouette quasi-humaine du cuvelage, la renarde prit la direction du puits. Elle s’avança jusqu’à sa gueule. Et elle entra.
Elle n’utilisa ni chariot, ni poulies. Elle se laissa mollement descendre par la déclivité des couches.
Elle s’aperçut vite qu’elle devait être vigilante. La houillese dérobait sous ses pas aussi sûrement que de la poussière crasse. L’haleine de l’eau avait remonté très haut, imbibant et désagrégeant la roche fossile. Délicatement l’animal imprima ses pattes, ses coussinets et ses griffes dans la houille friable, et passa.
Tout se déroula sans ambages dans les deux premiers boyaux.
Au coude du troisième, le boisseau était effondré. Les poutres humides s’étaient dessoudées de la voûte. Elles pendaient comme des os le long des parois. L’une d’entre elles était tombée à terre et barrait la route. La renarde l’enjamba.
C’est alors qu’elle s’aperçut qu’elle marchait sur de l’eau. L’interstice entre ses orteils et ses poils s’imbibait.
Elle accéléra.
L’eau montait.
Elle en avait maintenant jusqu’aux cuisses, quelques dizaines de mètres plus loin jusqu’au poitrail.
Si cela continuait elle allait devoir nager.
Elle nageait lorsqu’elle distingua la niche.
Manifestement le coït du Louet et de la Loire n’avait pas suffi. Envieuse d’orgasme, frustrée, la nappe phréatique s’était soulevée en respirant un bon coup. Elle avait bombé le ventre et la poitrine.
La renarde nageait maintenant dans la copulation du Louet, de la Loire, et de l’eau matricielle qui exigerait, c’était sûr, de tout envahir.
Le renarde glacée, collante, sentait contre ses flancs glisser et adhérer les longues traînées de sperme du Louet, le mouillé vaginal de la Loire, l’exhalaison âcre, délétère et légèrement sucrée de la poche fœtale.
C’est alors qu’elle l’aperçut.
La niche.
Et dans la niche celui qu’elle était venue chercher.
Lui.
Le bébé.
Il avait les yeux ouverts. Il ne criait pas. Roulé en boule, il agitait doucement ses bras et ses jambes, et il regardait autour.
Il n’était pas emmailloté. Pas nu non plus. Juste le buste et l’abdomen entourés d’un linge.
Il devait avoir deux ou trois jours, pas plus.
Un enfant de l’oubli.
Depuis son poste de guet, perchée sur le coteau, la renarde avait vu la femme. C’était la veille au soir. Elle était calfeutrée dans le bois à l’arrière du carreau, un paquet dans les bras. Elle avait attendu de départ du tout dernier mineur de l’équipe d’après-midi.
Puis, en regardant anxieusement tout alentour, elle s’était enfoncée dans le puits, sous la terre.
Elle portait une coiffe blanche, une jupe claire, un tablier marron sombre.
Lorsqu’elle était ressortie, elle était noire toute entière. Elle n’avait plus de bébé dans les bras.
La renarde ne la connaissait pas. Elle venait sans aucun doute d’une autre commune, sûrement de loin, hors du canton. Elle était jeune, seize, dix-sept ans, tout au plus.
Elle était repartie dans la nuit, pas par la route, par le bois.
La renarde donna un dernier coup de poitrail et nagea. Il était temps. L’eau arrivait presqu’au rebord de la niche.
La renarde attrapa l’enfant du mieux qu’elle put, par un pied, puis par une main, enfin elle parvint à le saisir par l’épaule droite.
Le bébé ne disait rien. Il ne pleurait pas. Il regardait, étonné, le boyau inondé et l’animal à la tête chaude.
La renarde dut faire tomber l’enfant en partie dans l’eau. Elle en était désolée. Dans l’obligation de nager elle ne pouvait procéder autrement. Tandis qu’elle tenait l’enfant par l’épaule, lui hissant la tête hors de l’eau, le bas de la poitrine du bébé, son abdomen et ses jambes flottaient dans le cloaque. Mais il ne pleura pas.
La renarde progressa, nagea, atterrit sur un filon affleurant, posa l’enfant, secoua son poil mouillé, reprit l’enfant dans sa gueule, marcha, sortit du puits, posa l’enfant sur l’herbe.
Elle leva le nez. La lune brillait encore plus fort, réverbérée par l’eau. Dans la vallée l’orgasme du fleuve avait dilaté la terre, il avait tout envahi.
*
Elle ne pouvait le laisser là. Il allait crever de froid.
Depuis environ deux heures elle avait décidé ce qu’elle allait en faire.
Elle saisit le bébé par son chiffon de vêtement, au niveau du ventre, et le porta tel un ballot. Son périscope de petit mâle s’échappa par l’une des aines et ballotta sous le lait de lune.
L’enfant elle le trimbala de la sorte sur environ deux kilomètres et demi.
Puis elle atteignit l’Estoupe. Et, à l’Estoupe, la bicoque d’Étiennette et Marcel Verdelet.
Bien sûr, elle n’allait pas frapper à la porte.
Elle se dirigea ver la grange. Dans la grange, étalées sur l’établi, elle vit les affaires du Marcel. Son pic, sa besace, son panier à casse-croûte.
Elle fouina dans les recoins et trouva un vieux sac de chanvre. Elle posa l’enfant à terre, le débarrassa de son chiffon mouillé, l’entoura dans le sac.
Puis elle prit son élan, et sauta sur l’établi, telle une cigogne, le bébé dans la gueule.
À ce moment elle le posa dans le panier, en repliant bien le sac sur lui, pour qu’il n’ait pas froid.
Le garçon ne dormait toujours pas. Il fixa, comme il put, la renarde de ses yeux flous de nouveau-né. Et sourit.
Ce n’est pas vrai que les enfants sourient tard. Ce n’est pas vrai qu’ils sourient en nous imitant.
Ou alors, si c’est vrai, c’est que les renardes sourient avec de bouches de femme."